Utilisation et commercialisation d’un dispositif d’auto-surveillance du diabète de type 1

Le dispositif Bee de VIGILANT

Sindy GARNIER – Olivier PAJOT – Martin POIZAT –

Malou TATON – Clément UNTERREINER

L’entreprise suisse Vigilant, pionnière des instruments de précision, a conçu et développé le premier dispositif connecté de suivi des injections pour les personnes atteintes de diabète de type 1. Cet IoT (Internet of Things), nommé Bee, a été présenté lors du CES de 2014.
Il se présente sous la forme d’un appareil connecté que l’on fixe directement au bout d’un stylo injecteur d’insuline. Il enregistre les taux de glycémie et les doses d’insuline injectées par le stylo puis les transmet, grâce à la technologie Bluetooth 4.0, à une application gratuite, Vigilant Bee. A partir de ces données, l’application produit des graphiques qui permettent aux patients de suivre l’évolution de leur taux d’insuline et de glycémie quotidiennement.
On peut alors se demander quelles sont les personnes réellement concernées par ce dispositif et si ce dernier sera une réussite commerciale pour l’entreprise Vigilant.
Nous nous intéresserons tout d’abord à l’entreprise Vigilant, au dispositif et à sa commercialisation, puis nous nous concentrerons sur l’évolution du diabète en France et dans le monde, et donc sur les clients susceptibles d’utiliser Bee.

I. L’entreprise Vigilant et son dispositif Bee
1. Un fonctionnement simple et une utilité réelle

Bee est le premier dispositif connecté de suivi des injections pour les personnes atteintes de diabète de type de 1, c’est à dire qu’il s’agit du premier dispositif à mémoriser et horodater la dose d’insuline (manuellement réglée) véritablement injectée par le patient.

Il s’agit d’un appareil connecté en forme de bague qui se fixe directement au bout d’un stylo injecteur d’insuline. Cet appareil enregistre les taux de glycémie et les doses d’insuline injectées par le stylo puis les transmet, grâce à la technologie Bluetooth 4.0, à l’application gratuite Vigilant Bee, compatible avec les systèmes Android et iOS d’Apple. L’appareil Bee est compatible avec la plupart des stylos injecteurs d’insuline disponibles sur le marché comme SoloStar de Sanofi ou le NovoPen de Novo Nordisk, ce qui le rend d’autant plus intéressant pour les patients qui n’ont pas besoin de changer leurs habitudes en termes de stylo.
L’application mobile stocke les données (le taux de glycémie mais surtout les unités d’insulines injectées par le stylo connecté ainsi que les heures d’enregistrement) de façon sécurisée dans un carnet de suivi connecté. Une fois les données enregistrées, l’application construit automatiquement des graphiques hebdomadaires et mensuels. Ces graphiques permettent ainsi aux patients de suivre l’évolution de leur taux d’insuline.

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Outre ce suivi quotidien et connecté, ce dispositif permet surtout aux patients d’éviter les oublis ou les doubles injections mais également de partager leurs données avec des professionnels de santé ou avec des proches. Cela s’avère particulièrement pratique pour les enfants et les personnes âgées atteints de diabète. Ce dispositif connecté empêche également certains patients de masquer leur taux d’insuline pour plusieurs raisons (peur des injections, peur de la réaction de l’entourage familial et médical…)
Pour le professeur Pierre-Yves Benhamou, responsable du service d’endocrinologie-diabétologie et spécialiste du diabète de type 1 au CHU de Grenoble, les avantages sont surtout pour les spécialistes en consultation classique ou en télémédecine car le dispositif permet « de vérifier l’observance du traitement et de faciliter la consultation par les spécialistes du diabète, parce qu’à l’heure actuelle l’information dont dispose le médecin pendant sa consultation c’est essentiellement l’information glycémique mais il n’a pas la certitude de la dose d’insuline qui a été prise par le patient. […] Si on me le présentait, c’est un produit que je pourrais conseiller car, lorsque je suis en consultation, j’aimerais bien avoir sur un graphique unique à la fois la glycémie et les doses d’insuline, or ce n’est pas possible pour l’instant puisque la dose d’insuline quotidienne ne peut pas être réellement suivie. Ce suivi n’est que déclaratif c’est à dire que le patient va vous dire rétrospectivement, qu’il a injecté telle ou telle dose mais on n’en a aucune certitude. »

2. La reconnaissance d’un savoir-faire suisse

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La société Vigilant, créée en 1896 (1) et initialement spécialisée en horlogerie, possède aujourd’hui une bonne réputation en matière de savoir-faire technique. Vigilant est une entreprise à portée internationale avec un site Internet disponible en quatre langues (Chinois, Anglais, Français et Espagnol) et des bureaux à San Francisco, Lausanne, Hong Kong, Mexico, Taiwan et Shenzhen.

Selon le site internet de la société, l’équipe R&D de Vigilant, composée de 20 personnes, conçoit, développe et produit elle-même des dispositifs innovants de santé (2). Vigilant est ainsi en possession d’un portefeuille de 4 marques et de 8 produits développés depuis 2013. En ce qui concerne le dispositif Bee, celui-ci a été présenté le 22 février 2014 à Denver à l’American Diabetes Association Expo, puis en juin 2014 lors du congrès annuel de l’American Diabetes Association. Il a reçu un « Innovation Award » dans la catégorie « Sport, Fitness and Biotech » le 12 novembre 2014 de la part de la Consumer Electronics Association (CEA). Le prix a été remis à Las Vegas lors du Consumer Electronics Show (CES), le 6 janvier 2015.

3. Une commercialisation discrète

Bee a été lancé sur le marché européen, au prix de 69,90€, à l’occasion de la Foire de Paris, qui se tenait du 30 avril au 11 mai 2014. Il est commercialisé depuis Novembre 2014 à l’échelle mondiale.
Vigilant distribue en partie ses produits directement sur son site mais des enseignes comme Darty, la Fnac, Amazon, Cdiscount (3) distribuent également Bee. Cependant, celui-ci ne semble pas être très répandu en France et la communication de l’entreprise autour de Bee n’a pas été très intense, ce qu’a confirmé le Professeur P.-Y. Benhamou.
Sur la courbe de Foster (page suivante), outil permettant de situer le développement effectif d’une technologie, Bee se trouve donc au niveau « production » arrivant après les phases de recherche (première phase) et de développement (deuxième phase). Néanmoins, depuis 2014, Vigilant développe Vigipen basé sur la même technologie que Bee, à l’exception que Vigipen est 100% automatisé.

COURBE DE FOSTER DE LA TECHNOLOGIE

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Enfin, il est compliqué de savoir si Bee sera une réussite commerciale. En effet, pour le professeur P.Y. Benhamou, « c’est un outil qui va être plus utile aux médecins et à l’entourage familial qu’au patient directement. [La technologie Bee] ne va pas améliorer le contrôle de son diabète. C’est plus une façon de tracer ce qu’il fait véritablement qu’un traitement, ça n’a pas de bénéfice individuel direct donc c’est difficile de savoir si [Bee] va réellement percer. »

4. Une concurrence (4) de plus en plus intense sur le marché des dispositifs d’autocontrôle du diabète

Sur le marché des dispositifs d’autocontrôle du diabète, Bee est confronté à un unique concurrent direct : le nouveau dispositif de Vigilant, Vigipen exposé plus haut. Cependant, d’autres dispositifs permettant au patient de contrôler son niveau de glycémie sont complémentaires au dispositif Bee et ont des caractéristiques si proches de ce-dernier qu’ils peuvent être considérés comme des concurrents indirects. Nous en avons étudié trois : G4 de DexCom, Freestyle Libre de Freestyle Diabète et Glucomètre BG5 d’iHealth.
Tous ces dispositifs sont comparés sur le « radar chart », outil permettant de visualiser les caractéristiques de la concurrence d’un produit. Les critères utilisés sont les suivant : prix, facilité d’utilisation, diversité des canaux de distribution, satisfaction clients et potentiel de développement.

RADAR CHART DES DISPOSITIFS D’AUTOCONTRÔLE DU DIABETE

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II. L’évolution du diabète et les clients potentiels du dispositif Bee
1. Une forte augmentation et une inégale répartition du diabète

Un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), publié le 6 avril 2016, affirme que le nombre d’adultes diabétiques a quasi-quadruplé en l’espace de 35 ans.

Progression du diabète en France et dans le monde (5):
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Cette nette augmentation du nombre de diabétiques touche la France, l’Europe et le monde. Toutes les prévisions s’accordent à dire que le nombre de diabétiques de type 1 qui représentent 6% à 8% des diabétiques, va fortement augmenter à court et moyen terme.
Selon le professeur P.-Y. Benhamou, « il y a environ 180 000 à 200 000 diabétiques de type 1 en France actuellement avec 4 000 nouveaux cas par an et l’essentiel de ces nouveaux cas sont des cas pédiatriques ».

Evolution du nombre de diabétiques de type 1 chez les enfants européens de 0 à 4 ans (6) :

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Il faut également noter que la répartition du nombre de diabétiques en France et dans le monde est très inégale. En France, les régions du Nord-Est et celles d’Outre-Mer sont fortement touchées.

Répartition du diabète de types 1 et 2 en France (7) :

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Les pays en développement comme l’Inde, la Chine, la Malaisie ou encore l’Arabie Saoudite, sont fortement impactés par cette maladie.

Répartition en nombre des diabétiques dans le monde (8):

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Cela nous permet notamment de comprendre l’intérêt pour Vigilant d’être présent au niveau international et d’avoir trois antennes en Asie (Hong Kong, Taiwan et Shenzhen).

2. De nombreux clients potentiels, notamment en pédiatrie
Les personnes directement concernées par cet IoT sont les diabétiques de type 1, soit les insulino-dépendants.
Pour le professeur P.-Y. Benhamou, « les cibles potentielles sont d’une part, les personnes qui ont des troubles cognitifs et donc dont on n’est pas sûr qu’elles prennent bien les doses mais ce cas est plus marginal car, en général, on se repose sur une infirmière, ou sur l’entourage familial pour faire les injections. D’autre part, c’est la pédiatrie essentiellement. »
En effet, il faut savoir qu’en France, la moitié des personnes atteintes de diabète de type 1 sont détectées avant l’âge de 20 ans. La prévalence (9) de la maladie ne cesse donc d’augmenter, au rythme de 3 à 4% par an depuis une vingtaine d’années.
Parmi les « early adopters », c’est à dire les consommateurs favorables à l’adoption et donc à l’achat de nouveaux produits ou technologies, on trouve donc les proches mais aussi les médecins des personnes atteintes de diabète de type 1 et en particulier ceux des enfants et des personnes âgées. Ces dernières peuvent être aidées par leur famille à maîtriser parfaitement la technologie Bee. Par le biais d’un tiers, en l’occurrence ici d’un médecin ou d’un proche d’une personne atteinte de diabète, l’utilisation de la technologie n’en sera que facilitée.
Dans une sphère plus large, parmi les « early adopters » de Bee, on trouve également les personnes atteintes de diabète de type 1 et adeptes des nouvelles technologies. Parmi cette catégorie, les 15-50 ans sont les plus visés par Vigilant.
Il faut enfin noter que, dans une volonté de développement participatif et collaboratif, certains de ces clients technophiles ont pris part activement au développement et à l’amélioration de certains aspects du dispositif (conversion des données mobiles en graphiques (10) par exemple).

En concevant, développant et produisant le dispositif médical Bee, l’entreprise Vigilant a amorcé un nouvel usage en répondant à un besoin exprimé par les personnes atteintes de diabète de type 1 mais surtout par leur entourage familial et médical : un meilleur suivi de la maladie. La technologie de Bee a réussi à répondre à cette attente en combinant le Bluetooth 4.0 apparu en 2010 et le partage de données à un dispositif médical, ce qui n’avait jamais été fait auparavant.
La technologie employée dans Bee est donc prometteuse même si son potentiel commercial ne semble pas être exploité dans sa totalité à ce jour. Cela peut s’expliquer par deux facteurs corrélés. Tout d’abord, la communication autour du lancement de Bee par l’entreprise Vigilant a été relativement faible. De plus, Vigilant a développé, en parallèle, la seringue intelligente connectée Vigipen, basée sur la même technologie que Bee mais semble-t-il mieux adaptée au suivi fastidieux que représente le diabète de type 1. Ainsi, Vigipen, contrairement à Bee, est doté de capteurs qui relèvent automatiquement les doses d’insuline injectées par le patient. Ces relevés sont ensuite, à l’image de Bee, envoyés directement sur l’application Vigilant. Il n’y a donc plus besoin de régler manuellement le taux, ce qui facilite encore l’usage du dispositif.
On observe d’ailleurs d’ores et déjà le contraste entre les deux dispositifs au niveau de leur présence sur internet : Vigipen semble être à l’origine d’un certain engouement, avec des articles sur des sites à forte fréquentation (01.net ou encore Clubic), et Vigilant a développé une communication plus poussée avec notamment la création d’un site internet et d’une page Facebook entièrement dédiés au Vigipen.
On peut dès lors penser que ce dispositif et sa technologie seront mieux accueillis par les patients et professionnels de la santé même si, pour ces derniers, il ne semble pas encore parfait. Le Professeur P.-Y. Benhamou résumant son avis en ces mots : « ce produit deviendra intéressant le jour où il sera intégré dans une solution complète, permettant de recueillir automatiquement : la glycémie, la dose d’insuline, et de proposer au patient une dose d’insuline en fonction d’algorithmes personnalisés: là, le système aura une véritable valeur ajoutée et rendra un bénéfice individuel direct ».

(1) Multivu, « Vigilant Unveils Smart IOT Innovation for Diabetic Patients Bee+, the World’s First Bluetooth Smart Injection Tracker Connecting Insulin Pens to Smartphones » , http://www.multivu.com/mnr/65019-vigilant-unveils-smart-insulin-injection-tracker Consulté le 29/03/16

(2) Nicolas Laurent, « Les produits connectés de Vigilant » (2015), Klewel,
< https://portal.klewel.com/watch/webcast/journee-e-health-2015/talk/12 > (consultée le 29/03/2016)

(3) Darty, http://www.darty.com/nav/achat/petit_electromenager/sante/capteur_connecte/vigilant_vgtbe018501.html (consultée le 29/03/2016)
Fnac, http://www4.fnac.com/mp23682112/Bee-dispositif-de-suivi-intelligent-des-injections-d-insulines-et-des-glycemies-connecte-aux-smartphones-et-ta (consultée le 29/03/2016)
Amazon (2014), https://www.amazon.fr/Dispositif-intelligent-injections-diab%C3%A9tiques-smartphone/dp/B00MFV0URU?ie=UTF8&*Version*=1&*entries*=0 (consultée le 7/04/2016)
Cdiscount, http://www.cdiscount.com/sante-mieux-vivre/materiel-medical/dispositif-intelligent-de-suivi-du-diabete-bee-vig/f-1650608-auc4897054030185.html (consultée le 29/03/2016)

(4) – Diabète et Innovations : les contributions (2014) – http://www.afd.asso.fr/association/actions/diabete-innovations/les-contributions-0, La synthèse du colloque du 5 novembre « L’innovation dans le diabète est-elle en panne ? » – Consulté le 29/03/16
– Jean-Guillaume Kleis – Les objets connectés luttent contre le diabète (2015) – http://www.stuffi.fr/objets-connectes-luttent-contre-diabete/ – Consulté le 29/03/16
– Mieux vivre son diabète (26 Fév. 2015) – http://www.wesante.com/blog/dossiers/mieux-vivre-son-diabete-grace-aux-objets-connectes/ – Consulté le 29/03/16
– Objets connectés : ce qui va changer pour les diabétiques – Quentin Guénard (26 Janv. 2015) – http://www.quentin-guenard.fr/blog/objets-connectes-ce-qui-va-changer-pour-les-diabetiques/ – Consulté le 29/03/16
– Vigipen, la seringue connectée (6 Janv. 2015) – http://www.01net.com/actualites/ces-2015-vigipen-la-seringue-connectee-qui-va-changer-la-vie-des-diabetiques-639439.html – Consulté le 29/03/16
– Comparatif dispositifs connectés de santé (Oct. 2012) – http://www.europharmat.com/documents/journees_lille/posters_lille/47posterlille.pdf – Consulté le 29/03/16
– Forum d’avis de consommateurs (Mai 2015) – http://www.lesdiabetiques.com/forum/5-type-1/11584-dexcom-g4 – Consulté le 29/03/16

(5) BOUISSOU, Julien (2011) « En Inde, le diabète devient un fléau pour les pauvres », Le Monde du 12 février 2011, < http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/02/11/en-inde-le-diabete-devient-un-fleau-pour-les-pauvres_1478574_3244.html?xtmc=diabete&xtcr=1 > (consulté le 29/03/2016)

(6) AFP (2009), « Explosion annoncée du nombre de cas de diabète de type 1 hez l’enfant », Ladepeche.fr < http://www.ladepeche.fr/article/2009/05/28/613225-explosion-annoncee-nombre-cas-diabete-type-1-chez-enfant.html > (consulté le 29/03/2016)

(7) Mandereau-Bruno L, Denis P, Fagot-Campagna A, Fosse-Edorh S. (2014) « Prévalence du diabète traité pharmacologiquement et disparités territoriales en France en 2012 », Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire 2014 n°30-31, < http://www.invs.sante.fr/beh/2014/30-31/2014_30-31_1.html > (consulté le 29/03/2016)

(8) LOUME, Louise (2015) « 1500 kilomètres de vélo en 9 jours : des diabétiques relèvent le défi », Sciences et Avenir,
< http://www.sciencesetavenir.fr/sante/diabete/20150909.OBS5545/1500-kilometres-de-velo-en-9-jours-des-diabetiques-relevent-le-defi.html > (consulté le 29/03/2016)

(9) Taux de prévalence du diabète : nombre de personnes diabétiques par rapport à l’ensemble de la population.

(10) Nicolas Laurent, « Les produits connectés de Vigilant » (2015), Klewel,
< https://portal.klewel.com/watch/webcast/journee-e-health-2015/talk/12 > (consulté le 29/03/2016)

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