La raquette connectée va-t-elle essuyer un revers ?

 

L’une des tendances qui structurent le marché de l’internet des objets est celle du «  Quantified self », c’est-à-dire la mesure et l’analyse de son activité physique et de sa santé. Celle-ci provoque un fort engouement pour les objets connectés dans le domaine du sport. Selon une étude de l’IFOP, en 2014,  l’intention d’achat à 6 mois pour les objets connectés dans l’univers du sport est de 20%[1]. C’est la deuxième famille de produits intéressant les Français après « la maison ». De plus, selon un sondage Opinion Way, datant lui aussi de 2014, 42% des Français considèrent que les objets connectés sont utiles pour les pousser à pratiquer une activité sportive[2]. De grandes entreprises, du sport ou de la technologie, ont vu dans cette tendance la création d’un marché porteur, où elles pourraient combler le besoin.

Dans le cas de la raquette connectée, nous considérons comme population mère tous les joueurs de tennis possédant un accès à un smartphone, une tablette ou un ordinateur. Mais la raquette connectée pourrait aussi être un moyen de s’adresser aux « non-joueurs », pour des raisons de santé ou pour une raison d’image du tennis, parfois perçu comme un sport trop rigide. Aujourd’hui le taux de pénétration semble très faible. En effet, toujours d’après les chiffres de l’IFOP, en 2015, seulement 1% des français possède une raquette connectée et l’intention d’achat à 1 an est de 3%[3].

 

Comment en est-on arrivé à la raquette connectée ?

Une brève histoire de la raquette

Avant d’arriver à la raquette connectée, le chemin a été long pour les équipementiers. A l’origine en bois, puis en métal, les raquettes étaient lourdes donc moins maniables, limitant les performances des joueurs. Ce sont les équipementiers du ski qui ont fait évoluer la raquette en utilisant l’aluminium puis le composite, la rendant plus légère. En 1997, le cordage change et devient synthétique[4]. Sa durée de vie est plus importante que son prédécesseur et son prix moins élevé.

L’introduction des technologies

Au début des années 2000, les nouvelles technologies commencent à être utilisées dans de nombreux domaines notamment le sport. La raquette intelligente Head Ti Extreme Competition[5] est équipée d’une puce électronique dans le manche permettant de rigidifier le tamis au contact des vibrations. Mais c’est en 2012 que la raquette connectée apparaît. Elle est le mélange de toutes les avancées que le tennis a connu (légère, grande surface de frappe, capteurs) et des nouvelles technologies puisqu’elle possède une sortie micro USB et peut se connecter grâce au Bluetooth. Ce combiné de technologies permet d’améliorer les performances de la raquette mais aussi du joueur. Celui-ci peut veiller au respect de sa stratégie ou analyser les points à travailler.

 

Frise chronologique de la raquette
Frise chronologique de la raquette

 

C’est l’entreprise Babolat qui a lancé en 2012 la première raquette connectée : la Babolat Play Pure Drive[6]. Babolat est une entreprise française, spécialisée dans la conception et la fabrication d’articles de sport, née en 1875. L’idée de créer une raquette connectée est apparue chez Babolat au début des années 2000 mais à l’époque les technologies disponibles n’étaient pas assez matures pour permettre le développement d’un tel équipement. Après 6 ans de recherche en collaboration avec la start-up grenobloise Movea, essaimée en 2007 par le CEA Leti, experte de la capture et de l’analyse des mouvements, la première raquette connectée est née. En effet Movea a mis au point une technologie de capture de mouvements en temps réel, basée sur 6 axes[7]. Grâce à un accéléromètre, un gyroscope et un microprocesseur, cette raquette est capable d’analyser les coups, la vitesse de frappe, le temps de jeu effectif, etc. Les microprocesseurs n’ont pu être utilisés qu’à partir du moment où ils étaient suffisamment petits pour pouvoir être intégrés dans le manche des raquettes et puissants pour enregistrer toutes les données fournies lors d’un match ou d’un entraînement. L’accéléromètre, permettant de mesurer les chocs, a connu une véritable explosion de ses utilisations au cours des années 1980. Grâce au port USB ou à la connexion Bluetooth, il est possible de synchroniser ses résultats sur PC, smartphone et tablette. Avoir accès à toutes les informations relevées permet d’améliorer sa technique de jeu et de comparer ses performances à celles d’autres joueurs grâce à un classement international. Cela est rendu possible par l’accès à une expertise scientifique automatisée, qui permet d’analyser les données recueillies pendant le jeu, de les transformer en graphiques, en vidéos et par la suite de conseiller le joueur.

Courbe de progrès de la raquette

Courbe de Foster
Courbe de Foster

 

Quel avenir pour cet objet ?

Depuis 2015, la Babolat Play Pure Drive est utilisée en compétition par les plus grands tennismen du monde dont Rafael Nadal, Jo-Wilfried Tsonga et Caroline Wozniacki. La raquette a été validée par la Fédération Internationale de Tennis par l’ajout de la Règle 31[8] à son règlement officiel autorisant son utilisation lors des compétitions. Elle est désormais également accessible au grand public.

Éric Babolat, le PDG de Babolat, affirme que d’ici 2020, toutes les raquettes seront connectées[9].  Or la raquette du futur n’est peut-être pas la raquette connectée. Selon Guillaume Ducruet, responsable chez Tecnifibre, fabricant français de raquette et cordage, la raquette évoluera par son manche et ses matériaux de composition plus écologiques[10].

La raquette Babolat Play Pure Drive ne sera bientôt plus la seule sur le marché puisque la marque a lancé d’autres modèles[11]. Sony, principal concurrent de Babolat, développe également le Smart Tennis Sensor[12]. Et l’avènement de l’ère du tout connecté devrait conduire d’autres fabricants à les suivre dans cette voie.
Sony            Afficher l'image d'origine                       Afficher l'image d'origine

Crédit photos : Sony – Babolat – Décathlon

 

La concurrence

Babolat est la seule entreprise à commercialiser une raquette connectée sous le design de raquette tel qu’on l’entend généralement. Par son expérience et son image de marque, l’entreprise se situe en position de force par rapport à ses concurrents. La cinquantaine de brevets déposés[13] et le fait que la technologie soit entièrement à l’intérieur de la raquette[14], rendent plus difficile la compréhension de son fonctionnement. C’est pourquoi Babolat se trouve dans une situation d’appropriabilité forte. La marque, pionnière dans le monde du tennis, ne bénéficiait pas de toutes les connaissances technologiques nécessaires au développement d’une raquette connectée. C’est grâce à sa renommée et son réseau qu’elle a pu créer un partenariat avec la start-up Movea pour avoir accès à ses technologies. Elle ne possède pas elle-même les « complementary assets » (ou actifs complémentaires) dont elle a besoin mais elle a su s’y assurer un accès. Ainsi, elle se situe au niveau « Highest Bargaining Power Profits ».

Ses concurrents directs ont développé des capteurs. Cette technologie est plus facile à copier compte tenu du nombre de marques qui en commercialisent. A l’inverse de Babolat, Sony possédait déjà des compétences en matière de technologie (supports de stockage) mais avait peu d’atouts dans le monde du tennis. Toutefois, sa notoriété en fait une marque pour laquelle il est facile de trouver des partenariats pour avoir accès aux atouts manquants. La société Zepp moins connue du grand public, se différencie par une stratégie plus haut de gamme et une connaissance plus approfondie de cette technologie puisqu’elle propose le même système pour plusieurs sports. La marque Artengo a pu bénéficier d’un accès plus facile aux « complementary assets » puisqu’elle bénéficie des capacités de production et de distribution de Décathlon. En somme, ces concurrents ont également un fort besoin en « complementary assets », mais il reste maîtrisé. Ainsi, ceux-ci si situent au niveau « Holder of the assets profits » dans la matrice de Teece. Ce sont donc les entreprises possédant les actifs nécessaires à la production qui vont détenir les profits et non pas les innovateurs à l’origine du produit, pour Artengo, c’est très certainement Décathlon qui bénéficie des profits dégagés par le produit.

 

Matrice de Teece : analyse de l’environnement concurrentiel de la raquette connectée
Matrice de Teece : analyse de l’environnement concurrentiel de la raquette connectée

 

Comme dit précédemment, Babolat est le seul fabricant à avoir développé une raquette dans son ensemble. Cependant, d’autres marques suivent également la tendance en lançant des capteurs compatibles avec des raquettes classiques. Ceux-ci, tout comme la raquette, permettent d’enregistrer les données et de les visualiser sur smartphone ou ordinateur afin d’analyser son jeu. Cette différence de design entre les produits explique l’écart de poids important qu’on peut observer.

On constate également que le prix des capteurs est beaucoup moins élevé que celui de la raquette Babolat. Cependant, le montant final de l’équipement est équivalent au prix de la raquette connectée puisqu’il est nécessaire de posséder une raquette.

De nouveaux critères sont apparus pour différencier ces raquettes. La différence en termes de qualité du produit se fait surtout sur la capacité de mémoire. Dans ce cas, la raquette connectée n’est pas la plus performante et une vraie différenciation s’établit. Quant au temps de charge, il est quasiment identique entre toutes les marques. La durée d’autonomie est variable et représente donc un facteur de différenciation : Sony propose une batterie utilisable pendant 3 heures tandis que ses concurrents se différencient avec des batteries qui tiennent pendant 5 ou 6 heures.

 

Diagramme de Kiviat des raquettes connectées

 

Qui sont les utilisateurs de la raquette connectée ?

 

Courbe d'adoption de la raquette connectée
Courbe d’adoption de la raquette connectée

 

La raquette connectée étant un objet couteux et distribué uniquement dans des environnements spécialisés, les entreprises qui en produisent, comme Babolat, adoptent une stratégie d’écrémage dès le lancement de leur produit. Les objectifs de vente de ces entreprises sont plus qualitatifs que quantitatifs : elles privilégient la vente de peu de produits mais une utilisation sur le long terme. Ainsi les « Early Adopters » potentiels, autrement dit les individus les plus prompts à l’adoption d’une  innovation, sont peu nombreux.

Le résultat de cette stratégie commerciale sélective est que les « Early Adopters » sont des professionnels du tennis ou des joueurs réguliers qui ont un souci de leur performance et l’envie d’améliorer leur jeu[15]. Ce sont aussi des privilégiés, comme les 75 stagiaires, âgés de 8 à 17 ans ayant participé au Tsonga Camp organisé par le champion, durant l’été 2015[16].

On peut rajouter que la cible sera au départ composée d’adultes (même si les entreprises prévoient d’étendre la technologie au matériel pour enfants rapidement) qui ont des revenus moyens à élevés. De plus il semble nécessaire que ces « adopters » aient un certain attrait pour la technologie même si cela ne prime pas : en effet, la volonté de s’améliorer sur le plan sportif peut justement conduire à s’intéresser aux technologies disponibles.

La difficulté à passer le « Chasm », période où l’intérêt des Early Adopters pour le produit faiblit mais où ce dernier n’est pas assez mature pour la majorité, réside d’abord dans son coût qui décourage une partie des « adopters » potentiels qui n’ont pas une pratique suffisante pour vouloir investir une telle somme. A titre d’exemple, une raquette connectée Babolat coûte en moyenne 350€, les capteurs Sony et Zepp entre 150 et 200€, tandis que le prix d’une raquette classique varie d’une cinquantaine d’euros à 200€. Mais, la difficulté peut aussi être éthique : certains adopters potentiels peuvent être hostiles à la raquette connectée de par l’enregistrement et l’utilisation de leurs données personnelles par les entreprises productrices. En effet ces marques ne communiquent pas sur l’utilisation qu’elles font des données enregistrées. On peut donc penser qu’elles s’autorisent à les utiliser selon leur bon vouloir. Enfin la difficulté peut aussi résider dans le fait que l’utilisation de ce produit demande l’adoption d’une nouvelle habitude qui apparaît encore trop contraignante aux yeux des adopters potentiels en comparaison avec les bénéfices perçus.

 

 

Bibliographie

[1] Raphaël Berger, “Observatoire Des Objets Connectés – Synthèse 2014,” IFOP, November 2014, http://www.ifop.com/media/poll/2846-1-study_file.pdf.

[2] Sylvain Sengbandith, “Sport, Mobilité & Objets Connectés : Un Futur de plus En plus Lié !,” Aruco, April 30, 2015, https://www.aruco.com/2015/04/sport-mobilite-objets-connectes/.

[3] Raphaël Berger and Anaïs Pruvot, “Objets Connectés et Usage Des Données La Perception Des Français,” IFOP, Décembre 2015, http://www.ifop.com/media/poll/3250-1-study_file.pdf.

[4] « Balle et raquette », consulté le 15 mars 2016, http://www.tennis-histoire.com/materiel.html.

[5] Florent Godart, “Raquettes de Tennis : 150 Ans D’innovation! – Toute L’information Sur Le Tennis En France,” accessed March 15, 2016, http://www.tennisaddict.fr/article/197/150-ans-dinnovation#.

[6] Frédéric Yang, “La Raquette Qui va Révolutionner Le Tennis – Ilosport,” accessed March 15, 2016, http://www.ilosport.fr/tennis/bien-s-equiper/la-raquette-qui-va-revolutionner-le-tennis/.

[7] “Minalogic Présente Une Raquette de Tennis Interactive,” Electronique-ECI, January 27, 2014, http://www.electronique-eci.com/news/minalogic-pr%C3%A9sente-une-raquette-de-tennis-interactive.

[8] Matt Kasten, “Babolat Play Connected Tennis Racket Is the Future of Tennis,” SportTechie, January 29, 2015, http://www.sporttechie.com/2015/01/29/babolat-play-connected-tennis-racket-is-the-future-of-tennis/.

[9] Geoffray Sylvain, “A Roland Garros, La Raquette Connectée Babolat de Rafael Nadal Est Son Meilleur Atout,” Aruco, June 1, 2015, https://www.aruco.com/2015/06/raquette-connectee-babolat-rafael-nadal-roland-garros/.

[10] Gilles Festor, “A Quoi Ressemblera La Raquette de Tennis En 2030 ?,” Le Figaro, January 21, 2015, http://sport24.lefigaro.fr/le-scan-sport/buzz/2015/01/21/27002-20150121ARTFIG00432-a-quoi-ressemblera-la-raquette-de-tennis-en-2030.php.

[11] “Babolat Play Aeropro Drive : Test Complet,” accessed April 13, 2016, http://www.lesnumeriques.com/objet-connecte/babolat-play-aeropro-drive-p23633/test.html.

[12] Vincent Bouvier, “Le Smart Tennis Sensor de Sony Annoncé Officiellement,” Stuffi – L’actualité Des Objets Connectés, August 22, 2014, http://www.stuffi.fr/smart-tennis-sensor-sony-officiel/; Vincent Bouvier, “Le Capteur de Tennis Sony Est Enfin Disponible,” Stuffi – L’actualité Des Objets Connectés, May 15, 2015, http://www.stuffi.fr/capteur-tennis-sony-enfin-disponible/.

[13] Benoit Valour, “Babolat Play : 2 Mois Après Sa Sortie Européenne,” Le Tennis Pour Tous, August 1, 2014, https://letennispourtous.wordpress.com/2014/08/01/babolat-play-2-mois-apres-sa-sortie-europeenne/.

[14] Claude Vincent, “Service Gagnant Pour La E-Raquette de Babolat,” Lesechos.fr, May 27, 2014, http://www.lesechos.fr/week-end/high-tech-et-auto/high-tech/0203506212656-service-gagnant-pour-la-e-raquette-de-babolat-1007878.php#xtor=AD-6000.

[15] C. O., “Eric Babolat : « Avec La Raquette Connectée, Nous Créons Un Marché »,” Magazine, Filière Sport, (March 15, 2014), http://www.filieresport.com/eric-babolat-avec-la-raquette-connectee-nous-creons-un-marche/.

[16] Pierre-Alexandre Bevand, “Jo-Wilfried Tsonga Crée Son Camp de Tennis,” Metronews, May 18, 2015, http://www.metronews.fr/lyon/jo-wilfried-tsonga-cree-son-camp-de-tennis/moer!HBbN42deHCsE/.

 

DUMOULIN Chloé – DONADIEU DE LAVIT Marie-Alix – DU REPAIRE Thibault –

RIBEIRO Diane – ROSIER Marie

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