BIXI PAR BLUEMINT LABS : LE FUTUR COMPAGNON CONNECTÉ À LA MODE ?

Consumer Electronic Show (CES), Las Vegas, janvier 2016. Emmanuel Macron, ministre français de l’économie, prend la pose muni d’une petite tortue à la carapace noire et aux pattes vertes[1]. Au vu du coq rouge épinglé à sa veste de costume, on comprend que ce petit animal fait de plastique, qu’il brandit fièrement devant les caméras du monde entier, n’est pas un jouet. En effet, c’est l’un des fers de lance de la « French Tech » lors de cet événement américain, qui donne un avant-goût des technologies qui vont pour ainsi dire « cartonner » durant les prochaines années.

Il faut dire que la présentation qu’en fait Robin Zank, élève à Grenoble Ecole de Management et représentant au CES de Bluemint Labs, développeur de cette nouvelle technologie, fait envie. On le voit faire ses démonstrations devant les caméras de J Technology, dont la vidéo postée sur YouTube[2] a racolé près de 750 viewers (ce qui est conséquent, comparé aux autres vidéos de ce média tournées lors du CES 2016). La technologie épate : il est désormais possible de connecter plusieurs types d’appareils via bluetooth à ce petit boitier joliment appelé Bixi (comprenez « Tortue » en chinois), et ainsi de contrôler son IPad sans le toucher, pour faire défiler une recette de cuisine pendant qu’on l’exécute, par exemple. Pour les sportifs, il est possible aussi de contrôler sa musique ou encore sa GoPro en agitant simplement sa main devant Bixi, que l’on peut fixer au guidon de son vélo. Les utilisations semblent multiples, et la perspective de l’utiliser peut naître chez tout un chacun, tant les procédés apparaissent simples et accessibles (qui n’a jamais eu envie de contrôler l’intensité de sa lumière sans avoir à bouger de son canapé ?).

Un rapide tour sur leur site internet (http://bixi.io), qui se développe de jour en jour, nous permet d’en apprendre un peu plus sur Bixi. C’est un objet connecté permettant de commander des appareils électroniques, auxquels le dispositif est relié par bluetooth, par l’intermédiaire de simples mouvements de la main. Ainsi, l’utilisateur évite les problèmes rencontrés avec les écrans tactiles lorsque les mains sont gantées ou sales, ou encore lorsque l’appareil en question est hors de portée. Cet objet est ultra-portable et simplifie donc la vie grâce à une reconnaissance gestuelle très précise. Il est possible de connecter Bixi avec des appareils sous plateforme Android, Windows et Apple. Deux connexions bluetooth sont réalisables. Rien que de voir la vidéo promotionnelle[3], on aurait envie d’acquérir ce petit objet, au design charmant et aux multiples possibilités d’utilisation. Mais Bixi apporte-t-il véritablement quelque chose de neuf à ce qui se fait déjà ? Ce petit objet connecté ne rencontrera-t-il pas les mêmes problématiques que la domotique connectée, qui a du mal à se démocratiser ?

Pitch Bixi

 

BIXI : UNE TORTUE A ADOPTER …

Bixi, futur succès commercial ?

La tortue connectée n’est encore qu’au stade d’œuf : en effet, le produit est encore en développement, et la distribution n’a donc pas encore commencé. Toutefois, les perspectives d’utilisation sont déjà visibles. Nicolas Bonnefond, chercheur en domotique travaillant pour le projet Amiqual4Home[4], avait pu s’exprimer sur ce sujet à l’occasion d’un entretien au sein de la plateforme d’expérimentation de ce projet.[5]. Selon lui, Bixi relève du « gadget tendance » en ce moment, qui surfe sur la vague de l’hyperconnectivité appréciée par les consommateurs de téléphones portables ou de tablettes. Ainsi, Bixi renouvelle la manière d’utiliser des objets qui sont déjà ancrés dans les modes de vie, et qui sont possédés par un grand nombre de personnes. L’expansion de Bixi et de sa technologie semble selon ses dires largement faisable : le public est présent, et l’utilisation aisée et dans l’ère du temps.

Quel est le portrait type de l’early adopter de Bixi ?

Au vu des différentes utilisations possibles de Bixi et de la campagne publicitaire de Bluemint Labs, il est possible de dresser un portrait-type d’early adopter. Ainsi, on peut imaginer que ce sera une femme dynamique et active d’une trentaine d’années, qui possède de nombreux objets connectés tels qu’un iPhone et une tablette. Elle cherche à faciliter l’interaction avec son environnement, notamment avec des accessoires électroniques. C’est une femme qui doit gérer de nombreuses choses en même temps, et a donc souvent les mains prises, comme dans sa cuisine par exemple où elle se salit les mains. Par ailleurs, c’est une femme sportive, qui pratique le vélo depuis un certain temps et qui apprécie de filmer ses balades à la campagne et dans la forêt, afin de pouvoir revivre ces moments et de faire des films amateurs, ce qui nécessite donc l’utilisation d’une Go Pro. Ce profil n’est bien sûr qu’un exemple parmi d’autres puisque Bixi n’est pas réservé aux femmes cyclistes ; mais cette description permet d’illustrer précisément l’usage possible de cet objet.

Nous avons choisi ces caractéristiques en fonction des exemples d’utilisation : un early adopter sera forcément séduit par les diverses utilisations possibles de Bixi, notamment grâce au fait que l’interopérabilité de Bixi est relativement développée en ce qu’il peut se connecter à trois systèmes d’exploitation différents. La campagne marketing n’est pas mature, mais elle propose un certain profil d’utilisateurs : des personnes jeunes qui ont de nombreuses choses à faire en même temps, et étant en contact constant avec des accessoires technologiques indispensables à leurs activités (tablette affichant une recette de cuisine), ou qui accompagne leurs activités (lecteur audio de type iPod). Dans quel marché les attentes de ce genre de consommateur placent-elles Bixi ?

 

… QUI PEINE À ÊTRE CLASSIFIÉE

Quelles sont les technologies approchantes de Bixi ?

Bixi est un dispositif qui recouvre diverses dimensions technologiques, que l’on retrouve dans différents domaines, et notamment dans le jeu. C’est un objet jeune, « branché », dont les utilisations peuvent aussi être ludiques : on peut désormais jouer à Temple Run sans toucher son écran[6] ! Les géants du jeu vidéo, comme Microsoft ou Nintendo, n’en sont plus à leur coup d’essai concernant les caméras de reconnaissance de mouvements. La première du genre a été commercialisée par Sony en 2003 : l’Eye Toy, qu’il est possible d’acquérir aujourd’hui pour moins de 4€ sur internet. Au fur et à mesure du développement des consoles de salon (qui sont actuellement de l’ordre de la septième génération), les expériences de jeu se sont développées, les caméras sont devenues plus précises et plus sophistiquées. La dernière en date est la Kinect, périphérique Xbox 360 sorti en 2010. C’est actuellement l’accessoire high-tech le plus vendu dans un court laps de temps[7], et ce malgré son prix (aux alentours de 150€). Il permet de jouer mais aussi de contrôler la console par l’intermédiaire des gestes et de la voix. Les caractéristiques techniques en font un produit très évolué : 3.5m de portée, 6 personnes détectables, 57° d’orientation horizontale et 43° d’orientation verticale.[8]

Ainsi, la technologie utilisée par Bixi est déjà connue et appréhendée par le public, ce qui rendra sa diffusion sur le marché plus aisée. C’est d’autant plus le cas que certaines applications comme Wave Control permettent de manipuler son portable Android sans le toucher, par reconnaissance de mouvements via la caméra frontale. D’autre part, des objets du genre existent déjà, comme le Leap Motion. C’est un dispositif USB de reconnaissance de la main sous forme de boîtier, coûtant 80€. Commercialisé en 2013, le Leap Motion Controller s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires. Concernant le critère de performance important  de la  précision de la reconnaissance du mouvement,  le Leap Motion est beaucoup plus aboutit que Bixi. De fait, il reste difficile d’évaluer la maturité technologique de Bixi en le comparant vraiment à ces objets aux technologies similaires. Mais Bixi n’a pas la même fonction et la précision n’est pas primordiale pour contrôler un objet comme il le fait. Au contraire, l’un des avantages concurrentiels de Bixi, qui le différencie des autres dispositifs, est l’interopérabilité. Les protocoles pris en charge, et donc la connectivité, permet de contrôler de nombreux objets connectés mais aussi une lampe par exemple. Par rapport aux objets précédemment cités, Bixi est donc plus mature en termes d’interopérabilité, ce qui place ce critère à la moitié de la courbe Foster, outil qui permet d’évaluer la maturité d’une technologie. Étant donné que Bixi est un tout nouveau produit, ce positionnement sur cette courbe est positif. Ainsi, Bixi semble se placer sur deux marchés : celui de la domotique et celui des simples objets connectés.

Dans quel domaine se positionne Bixi ?

Positionner Bixi entre ces deux marchés est problématique, car cela fait émerger le risque que Bixi rencontre les mêmes barrières à l’entrée du marché que celles qui empêchent l’émergence de la domotique. Il y a quelques années, la domotique connectée était véritablement censée exploser et se répandre de plus en plus dans les foyers et bâtiments professionnels, mais son adoption par les consommateurs reste limitée. Nicolas Bonnefond a pu confirmer cela, en invoquant plusieurs raisons. Bien sûr, les prix pratiqués peuvent être prohibitifs, mais ils sont loin d’être le problème principal. En soi, ces objets connectés ne sont pas chers à l’unité, c’est le fait d’équiper une grande surface qui le devient. De plus, la difficulté d’utilisation qui pourrait entourer ces produits n’est plus d’actualité. Il n’y a qu’à constater la facilité avec laquelle le Domicube s’utilise : c’est un cube posé sur une surface plane, qui nous permet d’interagir avec la télé, la lumière ou encore sa chaîne Hi-fi selon la face du cube qui est orientée vers le plafond, et selon les rotations que l’on exerce pour modifier le volume ou l’intensité par exemple. C’est lorsque l’on s’intéresse aux objets avec lesquels doivent interagir ces plateformes de commandes qu’apparaissent les véritables difficultés de la domotique connectée. Nicolas Bonnefond est très clair sur la question : la diversité des protocoles mis en place par les fabricants d’objets connectés, c’est-à-dire la manière dont la télévision ou la chaîne hi-fi fonctionnent électroniquement parlant, de même que pour les objets simplement électriques comme les volets, empêche d’avoir des plateformes de commandes génériques. Cela implique donc un travail colossal pour arriver à tout connecter à une plateforme de commandes.

C’est là qu’apparaissent les limites de Bixi dans ses possibilités de contrôle. La tortue relève plus de la simple télécommande, car les protocoles pris en charge sont déjà prédéfinis et sont donc spécifiques. Ce sont les plus génériques, que l’on retrouve à la fois dans les lampes Philips à LED, dans les IPad ou les IPhone. De fait, Bixi est en lien avec la domotique par le fait qu’il permet de contrôler certains objets de la maison ; mais étant donné que cette fonction est très restreinte, Bixi n’est pas concerné par les problématiques de la domotique. Les consommateurs vont acheter Bixi pour ses fonctionnalités multiples afin de contrôler différemment leurs objets connectés, mais pas pour connecter leur maison. Bixi est donc un objet connecté de contrôle à distance qui met un pied dans le domaine de la domotique, sans en subir les barrières à l’entrée du marché.

CONCLUSION

La petite tortue de Bluemint Labs peut donc se rassurer : les possibilités de connexions avec des objets étant limitées, l’aspect domotique de Bixi reste suffisamment minoritaire. Ainsi, Bixi se situe plus dans la catégorie des télécommandes, qui sont depuis longtemps entrées dans le quotidien des consommateurs. Sa valeur ajoutée est bien évidemment son utilisation touchless, qui en fait un accessoire dans l’air du temps, facilement adoptable par des férus de nouvelles technologies à la pointe de l’innovation. Mais l’« innovation » de Bixi reste à relativiser. En effet, la tortue n’apporte rien de véritablement neuf à ce qui se fait déjà, en ce que les possibilités de contrôle par reconnaissance de mouvement sont nombreuses, par des applications comme Wave Control, datant de quelques années déjà[9]. Certes, la connexion peut se faire avec des lampes, ou encore la Go Pro, mais les usages et possibilités d’utilisation sont assez restreintes, ou tout du moins déterminées.

Bixi reste quand-même un accessoire plaisant, qui peut faciliter la vie de ceux qui ont les mains prises. Il ne fait pas de doute que les consommateurs voudront tenir la petite tortue dans le creux de la main. Les médias français et américains saluent déjà la venue de cet accessoire, ce qui laisse présager une réussite commerciale, mais il reste malaisé de prévoir un succès retentissant.

 

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[1] Vijay Raghavan, “Macron selfie”, site Bixi Bluemint Labs, 21/12/2015 (http://bixi.io/2015/12/21/macron-selfie/)

[2] James C Valle pour J Technology, “Bixi Ultra-Portable, Fully Contactless Gesture Device at CES 2016”, 10/01/2016 (https://www.youtube.com/watch?v=tunsQEx9X_o&feature=youtu.be)

[3] Bluemint Labs, « Bixi, your gesture companion », YouTube, 21/11/2015 (https://www.youtube.com/watch?v=-1I2JSDDXyE)

[4] Projet de l’INRIA sur les équipements d’excellence dans le domaine de l’habitat intelligent. Pour plus d’informations : INRIA, « Amiqual4Home », https://amiqual4home.inria.fr/fr/.

[5] Entretien avec Nicolas Bonnefond, expert en technologie domotique rencontré le 8 avril 2016 à l’Atelier numérique, locaux de l’INRIA.

[6]Site officiel de Bixi Vijay Raghavan, 31 décembre 2015, « CES Preparation » (http://bixi.io/2015/12/31/ces-preparation/)

[7] The Guinness Book of Records, auteurs multiples, 2016

[8] Site Windows, consulté le 02/04/16 https://dev.windows.com/en-us/kinect

[9] Life Hacker, Alan Henry, 20/01/2012, « Wave Control for Android Controls Media Playback by Watching You Wave Your Hand Over the Screen » (http://lifehacker.com/5903676/wave-control-for-android-controls-media-playback-by-watching-you-wave-your-hand-over-the-screen)

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