ISKN A BIEN PLUS QU’UNE TABLETTE ENTRE SES MAINS

Simon GIRARD, Frédéric HUSSLER, Florence RAMEL, Anas REMIDI et Laura TESTIER

-Lancement réussi pour la Slate –

En octobre dernier, la start-up grenobloise ISKN a lancé la Slate. Ce concept innovant de tablette graphique réconcilie le manuscrit et le numérique en permettant à son utilisateur de dessiner sur papier, avec un crayon classique et de voir sa composition retranscrite sur Ipad.  Embarquant une technologie de pointe dont la réalisation a été rendue possible par plusieurs dizaines d’années de recherche au CEA de Grenoble, la petite tablette a réalisé un bon départ mais son avenir reste encore pleinement à écrire.

Afin de comprendre plus précisément les enjeux de cette innovation, il apparaît pertinent de mobiliser la courbe de diffusion d’E. Rogers[1] sur laquelle apparaissent cinq profils types rencontrés sur le marché (ci-dessous). [2]

En effet, si la Slate a su trouver un premier public en les innovators, le passage à une commercialisation à une plus grande échelle pourrait s’avérer difficile. Mais il est aussi question pour ISKN de la gestion de sa technologie en elle-même, dont les applications possibles dépassent largement la simple numérisation de dessin ou d’écrits.

Le concept est simple mais nécessite une technologie de pointe qu’ISKN a pu développer au sein du CEA de Grenoble durant 4 ans[3]. Une bague-aimant est placée sur un stylo lambda et permet à la tablette de repérer ses mouvements dans un volume défini. La technologie n’est donc pas tactile mais magnétique et permet une utilisation sur n’importe quel papier que l’on place sur la tablette et avec n’importe quel stylo (voir ci-dessous). [4]

L’idée même de pouvoir évoluer dans un environnement numérique tout en utilisant des objets aussi communs qu’un  crayon et une feuille de papier fait de la Slate d’ISKN un produit révolutionnaire et se démarquant de toutes les concurrences existantes sur le marché des tablettes graphiques. Les premiers résultats commerciaux de la Slate ont dépassé les espoirs qu’ISKN plaçait dans le produit et les innovators ont grandement aidé à ce lancement.

Alors même que le produit n’est pas encore sorti, ISKN lance en 2013 une campagne de crowd-funding sur la plateforme Kickstarter[5] et parvient à récolter près de 350.000 $ financés par quelques 2395 contributeurs en un mois à peine, soit plus de 10 fois le montant demandé à l’origine par les entrepreneurs. C’est le deuxième plus gros financement français de l’histoire du site internet.[6] Cette réussite marque le véritable effet de mode qui se créé autour de ce projet au sein de la communauté des innovators. Le succès continue en 2014, lors du Consumer Electronic Show de Las Vegas, durant lequel ISKN parvient à lever 2 millions de $ de fonds auprès de différents investisseurs tels que Partech Ventures, CEA Investissement, ou encore Xavier Niel et Pascal Cagni.[7] En 2015 la Slate obtient le label « Objet connecté de l’année » dans la catégorie « Loisirs »[8]. Quelques mois après la sortie de la Slate, ISKN nous a assurés que les 10.000 tablettes produites avaient été écoulées et que l’entreprise avait ainsi dépassé ses objectifs commerciaux. [9]

-Un manque de maturité mais des performances théoriques révolutionnaires –

Foster[10], dès 1986, insistait sur le fait que les technologies ont un cycle de vie tout comme les produits. Lorsqu’une nouvelle technologie arrive sur le marché, trois situations sont envisageables. Soit la nouvelle technologie dépasse rapidement l’ancienne, soit elle n’est jamais aussi performante, soit les deux technologies se croisent plusieurs fois. Partant de ce constat, il est possible d’établir trois courbes différentes (dites courbes de Foster). Dans le cas de la Slate, la courbe de Foster est la suivante[11] :

En effet, la performance de la Slate rattrape rapidement celle des autres tablettes numériques dans la mesure où, comme le décrit la responsable marketing et communication d’ISKN : « ce produit propose de prendre des notes rapidement ou de dessiner sur du papier avec une numérisation immédiate, sans délai de latence »[12].

Ce départ réussi a été possible grâce aux qualités innovantes et attractives du produit. Il est important de remarquer que ISKN a pénétré un marché de niche avec comme objectif de le démocratiser en proposant un produit accessible en prix, facile d’utilisation et recherché esthétiquement. Les entreprises évoluant sur ce marché sont nombreuses mais ne proposent pas le même type de produit. Il s’agit donc de concurrents fournissant des produits de substitution, comme des produits permettant de dessiner sur une plateforme tactile, mais ne permettant pas de garder une trace papier ni d’utiliser un matériel quelconque.[13]

La Slate au contraire permet cette utilisation mixte mais propose aussi de meilleures performances potentielles. En effet en termes de latence (temps de réponse), elle rivalise avec les autres types de tablettes, mais elle les dépasse en matière de précision. La technologie utilisant les champs magnétiques permet effectivement d’obtenir une précision quant à la retranscription de la position d’un stylo de 0.8 à 1 mm près, soit la taille de la bille du même stylo. Pour comparer avec un produit très populaire et de technologie tactile, la précision d’un stylet d’Ipad est de 0.5 cm, l’appareil ayant été conçu pour une utilisation avec les doigts.[14]

La Slate d’ISKN, bien qu’elle soit arrivée tard sur le marché des tablettes graphiques propose donc des performances en termes de précision qui la rendent compétitive sur le marché.

De plus, la détection par champs magnétiques permet un suivi de la bague en 3 dimensions contrairement aux tablettes graphiques concurrentes qui ne détectent qu’en 2D. Les possibilités de développement d’une telle technologie sont donc très grandes.

-Quel marché pour la Slate ? –

Cependant, le caractère innovant d’un produit ne suffit pas à lui assurer un succès commercial. Lors du lancement d’un produit, il s’agit aussi de suivre une stratégie clairement définie pour atteindre le mieux possible la cible visée. Pour ISKN cette cible est très large puisque la Slate devrait, selon les dirigeants, séduire aussi bien les professionnels (designers, artistes, architectes, etc.), que les particuliers à la recherche de loisir. Pourtant ces deux groupes apparaissent bien comme deux cibles différentes auxquelles il faut adapter son offre.

La Slate serait-elle capable de séduire les particuliers ? Cela ne fait aucun doute. Le prix de 159€ se situe dans les moyennes des concurrents proposant des tablettes graphiques de milieux de gamme, son utilisation est intuitive et simple. Mais pourrait-elle convenir à une utilisation professionnelle ? Cela ne semble pas aussi certain.

01.net, une célèbre revue du numérique, a eu l’occasion de tester la Slate[15] et de la confier à des designers professionnels. Il en ressort que le produit manque pour l’instant encore de précision et de maturité. Il ne met pas à profit toutes les possibilités techniques qu’offre la technologie des champs magnétiques. Des absences de détection posent problème régulièrement quand on cherche à travailler de manière précise sur un dessin. Pour ce qui est de l’écriture, la bague a parfois du mal à détecter la levée rapide du stylo entre deux traits et il apparaît sur le format numérique des traits supplémentaires. Le produit n’aurait donc pas séduit les professionnels même si le concept a pu leur sembler intéressant.

Il risque donc bientôt de se poser pour ISKN la question de choisir une cible plus précise pour estimer la direction qu’elle doit suivre. Il est certain que l’entreprise ne peut pas séduire les particuliers et les professionnels avec un produit unique et une stratégie marketing unique. Pour l’instant, le prix convient au grand public mais celui-ci n’a pas forcément accès à la Slate qui ne se vend que sur le site internet d’ISKN[16]. Le produit s’il se veut populaire manque donc de visibilité. Si la technologie évolue sérieusement, pour plus de précision, elle pourrait fortement intéresser les professionnels, qui pourraient ainsi travailler sur papier et garder une trace physique de leurs essais.

Cependant une amélioration technique de ce produit aura surement un impact sur le prix qui découragera la masse des
particuliers souhaitant uniquement s’en servir pour le plaisir. Quoi qu’il en soit il apparaît qu’ISKN se trouve dans une position charnière qui pourrait ne pas jouer à son avantage sur le long terme. Il faudrait qu’elle prenne la décision de se centrer sur une cible plus précise pour espérer la toucher pleinement ou qu’elle décide d’étendre sa gamme pour toucher l’ensemble des cibles qu’elle désire atteindre. [17]

 

-Un environnement enrichi au compte-goutte –

Car pour l’instant c’est bien le développement de la gamme qui fait défaut à l’entreprise. ISKN ne propose qu’un seul modèle de Slate (en format A5), compatible uniquement avec les environnements Apple. Et la compatibilité n’est effective qu’avec les modèles les plus récents (à partir de l’iPad 3e génération et de l’iPhone 6), ce qui réduit sérieusement le marché potentiel. D’autre part, la Slate ne fonctionne qu’avec des diamètres de bagues définis, limitant ainsi les modèles de crayons ou stylos compatibles. Ainsi, on aborde ici un élément stratégique d’adoption de la technologie. En effet, si l’on reprend l’analyse de Rogers[18], certains facteurs indépendants de l’innovation peuvent influencer la diffusion de celle-ci. Il s’agit de facteurs dits « exogènes », autrement dit liés à l’environnement dans lequel la technologie cherche à s’insérer et non à l’innovation en elle-même. Ici, il apparaît que le manque de compatibilité avec l’environnement existant est  un frein important à la diffusion de la technologie d’ISKN.

Cependant, l’entreprise nous a confié qu’elle travaillait sur le développement de plusieurs tailles de tablettes et de bagues ainsi que sur la compatibilité avec Android et Windows pour son application « Imagink ». Il serait aussi apparemment question d’une application permettant la reconnaissance de l’écriture manuscrite et la numérisation de celle-ci dans des formats de texte informatiques.[19] Les fondateurs d’ISKN nous ont aussi expliqué qu’ils travaillaient constamment à l’amélioration de leur produit. Et elle seule en a la possibilité puisque la technologie développée est fortement protégée par ISKN.

-Une technologie d’avenir hautement protégée –

Un outil intéressant pour étudier la situation de la Slate est la matrice de Teece[20]. Cette matrice permet en effet de voir quels sont les différents niveaux de rendement que l’entreprise peut avoir avec son innovation en prenant en compte les dimensions des droits de propriété intellectuelle et également les actifs complémentaires.

La question des droits de propriété intellectuelle permet de déterminer si la technologie est copiable ou non. Ici, ISKN possède 12 familles de brevets sur une technologie héritière de plusieurs décennies de recherche au CEA en magnétométrie.[21] Cette forte protection de son savoir permet aujourd’hui à ISKN d’être la seule entreprise présente dans sa gamme de produit et surtout d’être entièrement libre dans ses choix stratégiques de développement. Dès lors, ISKN profite d’une appropriabilité forte qui lui assure les bénéfices de la propriété intellectuelle.

Cependant, il est aussi important quand on développe un produit de disposer d’actifs complémentaires permettant sa commercialisation. Ces actifs désignent les ressources qu’une entreprise a besoin de maîtriser afin de capturer la valeur de son innovation sur le marché, comme la distribution ou encore le marketing. Plusieurs actifs complémentaires d’ISKN sont stratégiques et la question du choix entre coopération et compétition se pose.[22] Par exemple, concernant les stylos utilisables avec la tablette, ISKN a décidé de laisser le consommateur totalement libre en proposant des bagues adaptables. Mais ISKN a aussi fait le choix de fabriquer ses propres stylos (adaptés à sa bague). La première tactique a donc été celle de la compétition. Cependant, lors de notre rencontre avec ISKN, nous avons appris que la start-up était actuellement en train d’envisager des partenariats avec des spécialistes de la papeterie comme Waterman ou Pilot.[23] Ainsi, ISKN souhaite coopérer avec des entreprises qui ont déjà des actifs complémentaires établis dont elle pourrait bénéficier.

ISKN a donc des actifs complémentaires indispensables et une forte appropriabilité. Cela signifie qu’ISKN est en situation de dominance totale et capture la valeur de son innovation. Dès lors, la matrice de Teece d’ISKN est la suivante[24] (ci-contre).

Mais plus que simple propriétaire du concept Slate, ISKN est aussi détentrice d’une technologie qui n’est pas uniquement utile à la numérisation d’écrits. Elle pourrait effectivement avoir des applications dans de nombreux domaines liés au numérique tels la reconnaissance des mouvements en 3D pour leur retranscription dans un environnement numérique. Les perspectives techniques et commerciales sont gigantesques et ISKN en est pour l’instant l’unique décideur. Avec l’essor des réalités virtuelles et augmentées, l’entrée de l’humain « dans » le numérique pose encore problème. La reconnaissance des mouvements d’un utilisateur passe par exemple dans le monde du jeu vidéo par l’intermédiaire de caméras.[25] La reconnaissance des mouvements par utilisation des champs magnétiques pourraient permettre d’ouvrir de nouvelles frontières pour le jeu. Timothée Jobert, l’un des fondateurs d’ISKN, a d’ailleurs avoué dans une interview qu’il travaillait sur le développement de jeux vidéos en 3D compatible avec la technologie développée.[26]

Les projets d’ISKN sont donc nombreux et la start-up fait preuve d’ambition. Elle est passée de 3 à 16 salariés en 2014, a pour objectif d’augmenter ses cadences de production, souhaite s’attaquer à une distribution dans les commerces physiques et même ouvrir des locaux aux Etats-Unis. Mais pour que cette prospérité dure il faudra que la Slate conquiert un public plus étendu et qu’ISKN gère durablement le développement de sa technologie.

[1] Rogers, E. M. (1962). Diffusion of innovations. New York: Free Press.

[2] http://cdn2.hubspot.net/hub/314186/file-650167278-png/Blog/crossing-the-chasm.png?t=1403886786845

[3] http://www.epc-digital.com/fr/interview-iskn-isketchnote-papier-numerique/

[5] Kickstarter, [En ligne], https://www.kickstarter.com/projects/iskn/isketchnote-from-pen-and-paper-to-your-ipad, page consultée le 16/04/2016

[4] http://referentiel.nouvelobs.com/file/7355116.png

[6] Aude FREDOUELLE, « Les dix plus grosses levées française sur Kickstarter », dans Journal du Net, [En ligne], http://www.journaldunet.com/web-tech/start-up/levees-francaises-kickstarter.shtml, page consultée le 16/04/2016

[7] « Nouvelle levée de fonds pour ISKN », dans Présences-Grenoble.fr, [En ligne], http://www.presences-grenoble.fr/outils/actualites/nouvelle-levee-de-fonds-pour-iskn-32422.kjsp, page consultée le 16/04/2016

[8] Objets connectés de l’année, [En ligne], http://objet-connecte-de-lannee.fr/palmares/, page consultée le 16/04/2016

[9] Interview réalisée le dans les locaux d’ISKN à Grenoble le 8 avril 2016

[10] Richard N. Foster “Innovation: The Attacker’s Advantage”. Summit Books. 1986

[11] Simon Girard, Florence Ramel, Anas Remedi, Laura Testier. Grenoble Ecole de Management. 2016

[12] Interview réalisée le dans les locaux d’ISKN à Grenoble le 8 avril 2016

[13] TabletteGraphique.Pro, [En ligne], http://tablettegraphique.pro/, page consultée le 16/04/2016

[14] Olivier Hertel, « L’ardoise magique qui numérise les dessins », dans Sciences et Avenir, [En ligne], http://www.sciencesetavenir.fr/high-tech/20140526.OBS8487/l-ardoise-magique-qui-numerise-les-dessins.html, page consultée le 16/04/2016

[15] Amélie Charnay, « Test : iskn Slate, une ardoise numérique au concept séduisant », dans 01.NET, [En ligne], http://www.01net.com/fiche-produit/prise-main-24167/accessoires-tablette-iskn-slate/, page consultée le 16/04/2016

[16] ISKN, [En ligne], http://store.iskn.co/, page consultée le 17/04/2016

[17] http://cdn.hiconsumption.com/wp-content/uploads/2016/02/The-Slate-by-Iskn-2.jpg

[18] Rogers, E. M. (1962). Diffusion of innovations. New York: Free Press.

[19] Yoann Gaudry, « Puis-je convertir mes notes manuscrites prises sur la Slate au format texte sur mon iPad ? », dans ISKN, [En ligne], http://support.iskn.co/hc/fr/articles/202051481-Puis-je-convertir-mes-notes-manuscrites-prises-sur-la-Slate-au-format-texte-sur-mon-iPad-, page consultée le 17/04/2016

[20] Teece, D., 1986. “Profiting from Technological Innovation”. School of Business Administration, University of California, Berkeley, CA 94720, U.S.A.

[21] « Interview de ISKN : Du papier au numérique en un coup de crayon », EPC Digital, [En ligne], http://www.epc-digital.com/fr/interview-iskn-isketchnote-papier-numerique/, page consultée le 17/04/2016

[22] Teece, D., 1986. “Profiting from Technological Innovation”. School of Business Administration, University of California, Berkeley, CA 94720, U.S.A.

[23] Interview réalisée le dans les locaux d’ISKN à Grenoble le 8 avril 2016

[24] Simon Girard, Florence Ramel, Anas Remedi, Laura Testier. Grenoble Ecole de Management. 2016

[25] Matt Swider, « PS4 vs Xbox One : which is better ?», dans Techradar, [En ligne], http://www.techradar.com/news/gaming/consoles/ps4-vs-xbox-720-which-is-better-1127315/5, page consultée le 17/04/16

[26] Olivier Hertel, « L’ardoise magique qui numérise les dessins », dans Sciences et Avenir, [En ligne], http://www.sciencesetavenir.fr/high-tech/20140526.OBS8487/l-ardoise-magique-qui-numerise-les-dessins.html, page consultée le 17/04/16

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